le masking : quand je ne sais plus qui je suis sans

🎭 Après le masking : quand on ne sait plus qui l’on est sans s’adapter
« Je sais que je masque beaucoup.
Mais si j’arrête de m’adapter… je deviens qui ? »
Cette question me touche particulièrement.
Parce que lorsque l'on parle de masking, on parle souvent de fatigue.
De suradaptation.
De stratégies mises en place pour passer inaperçu, correspondre aux attentes sociales ou éviter le rejet.
Mais il existe une autre question, plus silencieuse :
Que reste-t-il lorsque nous commençons à enlever le masque ?
Et parfois, cette question est beaucoup plus vertigineuse que le diagnostic lui-même.
🎭 Le masking, ce n'est pas simplement « faire semblant »
Le terme masking, ou camouflage social, est particulièrement utilisé dans les recherches sur l'autisme.
Il désigne un ensemble de stratégies qui permettent de dissimuler, compenser ou contourner certaines caractéristiques autistiques dans les interactions sociales.
La recherche distingue notamment trois dimensions souvent regroupées sous le terme de camouflage :
le masking, qui consiste à supprimer ou masquer certains comportements ;
la compensation, qui consiste à développer des stratégies pour contourner certaines difficultés ;
l'assimilation, qui consiste davantage à chercher à se fondre dans le groupe et à adopter ses codes.
Le Camouflaging Autistic Traits Questionnaire (CAT-Q), développé par Laura Hull et ses collègues, a notamment été construit à partir des expériences rapportées par des adultes autistes et distingue ces différentes dimensions.
Dans la vie quotidienne, cela peut ressembler à :
🙂 apprendre à sourire au bon moment ;
👀 se forcer à maintenir un contact visuel ;
🗣️ préparer mentalement une conversation avant de la vivre ;
📋 répéter des phrases ou des réponses ;
👥 observer les autres pour comprendre comment se comporter ;
🎭 reproduire certaines expressions ou intonations ;
🤐 réprimer certains mouvements ou comportements naturels ;
🔇 cacher une surcharge sensorielle ;
💬 apprendre à donner la « bonne » réponse à « Ça va ? » ;
ou encore…
faire comme si tout allait bien alors qu'à l'intérieur, l'effort est considérable.
Et parfois, le plus difficile est que cette adaptation devient tellement automatique que la personne ne sait même plus qu'elle est en train de masquer.
🪞 « Je pensais que tout le monde faisait ça »
C'est une phrase que l'on retrouve régulièrement dans les témoignages de personnes diagnostiquées tardivement.
Pendant des années, elles ont pensé que tout le monde :
préparait ses conversations,
analysait les réactions des autres,
réfléchissait à la manière de tenir son corps,
imitait certains comportements,
avait besoin de récupérer après une interaction sociale,
ou rentrait chez soi complètement épuisé après avoir simplement « passé une bonne journée ».
Puis elles découvrent que certaines de ces stratégies étaient particulièrement coûteuses pour elles.
Et une question apparaît :
« Mais alors… combien d'énergie ai-je dépensée simplement pour avoir l'air de fonctionner comme les autres ? »
Les travaux qualitatifs de Hull et de ses collègues auprès d'adultes autistes ont notamment mis en évidence les motivations du camouflage — appartenir, créer des liens, éviter le rejet — mais aussi ses conséquences possibles, parmi lesquelles l'épuisement et une atteinte du sentiment de soi.
🌫️ Le masque peut protéger… et coûter cher
Il serait pourtant trop simple de dire :
« Le masking est mauvais. Il faut arrêter de masquer. »
Parce que le masque a souvent eu une fonction.
Il peut avoir permis :
de trouver sa place dans un groupe ;
d'éviter certaines remarques ;
de préserver une relation ;
d'obtenir ou de conserver un emploi ;
de traverser une situation sociale difficile ;
de se protéger du jugement ;
ou simplement de se sentir suffisamment en sécurité dans un environnement qui ne l'était pas toujours.
Autrement dit :
le masking peut être une stratégie d'adaptation avant de devenir une source d'épuisement.
Une étude menée auprès de 262 adultes autistes a notamment montré que les motivations et les contextes du camouflage sont variés, et que le camouflage dans plusieurs contextes ou le fait de « basculer » entre camouflage et non-camouflage selon les situations était associé à une moins bonne santé mentale.
Mais il faut garder une nuance essentielle :
association ne signifie pas automatiquement causalité.
Les difficultés psychiques peuvent favoriser le recours au camouflage, tout comme le camouflage peut participer à certaines difficultés.
La relation est probablement plus complexe qu'une simple équation :
masking → épuisement.
Les recherches récentes continuent d'ailleurs à explorer cette relation. Une revue de 2026 portant sur 48 études retrouve globalement une association entre camouflage et moins bonne santé mentale, tout en soulignant que les liens semblent bidirectionnels et qu'ils varient selon les dimensions du camouflage étudiées.
🧠 Quand « fonctionner » devient le seul objectif
C'est peut-être ici que le sujet devient particulièrement intéressant.
Une personne peut avoir :
un travail,
une famille,
des amis,
des responsabilités,
des projets,
une vie sociale,
et sembler parfaitement fonctionnelle.
Et pourtant…
le coût interne peut être immense.
C'est ce que j'appelle parfois le paradoxe du fonctionnement :
Plus je réussis à donner l'impression que tout va bien, moins les autres comprennent que quelque chose ne va pas.
Et plus je masque efficacement…
plus il peut devenir difficile d'être cru lorsque je dis :
« Je suis épuisé(e). »
Les recherches sur les adultes autistes diagnostiqués tardivement décrivent justement ce décalage entre ce qui est visible de l'extérieur et l'expérience intérieure. Dans une étude qualitative menée auprès de femmes diagnostiquées tardivement, les participantes décrivaient notamment le fait de « prétendre être normales », les efforts d'adaptation et le fait que ces stratégies pouvaient contribuer à rendre leur autisme moins visible.
🎭 Le masking et les femmes
La question du genre mérite également d'être abordée.
Les recherches montrent que les femmes autistes peuvent rapporter davantage de camouflage que les hommes autistes, notamment dans certaines dimensions du CAT-Q.
Mais attention à ne pas transformer cela en :
« Les femmes autistes savent mieux faire semblant. »
Ce serait beaucoup trop simpliste.
Les normes sociales jouent également un rôle.
Être agréable.
Sourire.
S'adapter.
Ne pas déranger.
Prendre soin des autres.
Faire preuve de souplesse.
Gérer ses émotions.
Être disponible.
Ces attentes sont particulièrement fortes dans certaines socialisations féminines.
Lorsqu'elles se combinent à une forte tendance au camouflage, la personne peut apprendre très tôt à faire passer les besoins des autres avant les siens.
Et parfois…
elle devient extraordinairement compétente pour ne plus savoir ce dont elle a besoin.
🌱 Et après le diagnostic ?
Pour certaines personnes, le diagnostic apporte un immense soulagement.
Enfin des mots.
Enfin une grille de lecture.
Enfin une explication à des expériences qui semblaient jusque-là incohérentes.
« Je ne suis peut-être pas paresseux(se). »
« Je ne suis peut-être pas trop sensible. »
« Je ne suis peut-être pas simplement mauvais(e) en relations sociales. »
« Je comprends enfin pourquoi certaines situations me coûtent autant. »
Mais après le soulagement peut venir une période plus déroutante.
Si je comprends que je me suis beaucoup adapté(e)… qui suis-je réellement ?
C'est une question que l'on ne résout pas en retirant simplement le masque.
Parce que le masque n'est pas seulement un comportement.
Il peut être devenu une habitude identitaire.
Une manière d'être avec les autres.
Une manière de se sentir en sécurité.
Une manière d'être aimé.
Une manière de travailler.
Une manière d'exister dans le groupe.
🪞 Se démasquer ne signifie pas tout montrer
C'est probablement l'un des messages les plus importants que j'aimerais transmettre.
Il ne s'agit pas de passer de :
« Je me contrôle tout le temps »
à :
« Je ne m'adapte plus jamais. »
L'adaptation fait partie de la vie.
Nous modulons tous notre comportement selon les contextes.
Nous ne parlons pas de la même façon à un enfant, à un ami, à un collègue ou à un professionnel.
Nous ne sommes pas exactement les mêmes à un dîner entre amis et à un entretien d'embauche.
L'objectif n'est donc pas l'absence totale de masque.
La question est plutôt :
Est-ce que je choisis de m'adapter… ou est-ce que je ne sais plus faire autrement ?
Cette distinction change beaucoup de choses.
Parce que retrouver sa liberté ne signifie pas supprimer toutes les stratégies.
Cela signifie retrouver une marge de choix.
🌿 Peut-être que l'unmasking commence par de petites choses
Pas nécessairement par une grande déclaration :
« Désormais, je serai totalement moi-même ! »
Mais par de petits ajustements.
« J'ai besoin d'une pause. »
« Je préfère recevoir cette information par écrit. »
« Je ne peux pas participer à cette soirée. »
« Je vais m'isoler un moment. »
« Je n'ai pas compris, peux-tu reformuler ? »
« Je préfère ne pas regarder dans les yeux. »
« Cette lumière me fatigue. »
« J'ai besoin de savoir ce qui est prévu. »
« Aujourd'hui, je n'ai pas l'énergie. »
Ce sont parfois de toutes petites phrases.
Mais pour quelqu'un qui a passé des années à considérer ses besoins comme gênants…
elles peuvent représenter une véritable révolution.
💚 Retrouver son propre mode d'emploi
Après des années de suradaptation, il peut être nécessaire de réapprendre à s'observer.
Pas pour chercher de nouveaux symptômes.
Mais pour découvrir ses besoins.
Qu'est-ce qui me fatigue réellement ?
Qu'est-ce qui me nourrit ?
Dans quelles situations est-ce que je joue un rôle ?
Qu'est-ce que je fais uniquement parce que je pense que « je devrais » ?
Quels environnements me permettent de respirer ?
Comment mon corps me signale-t-il la surcharge ?
Quand ai-je besoin d'être seul(e) ?
Quelles interactions me donnent de l'énergie ?
Lesquelles m'en demandent énormément ?
Et peut-être la question la plus importante :
Qu'est-ce que j'aime lorsque je n'ai personne à impressionner ?
🫀 Le corps peut devenir un guide
C'est aussi pour cette raison que l'approche corporelle me semble intéressante dans ce travail.
Lorsqu'on a passé des années à observer les autres pour savoir comment se comporter, on peut finir par être très attentif à l'extérieur…
et beaucoup moins à l'intérieur.
Le corps peut pourtant donner des informations précieuses :
Une mâchoire serrée.
Les épaules qui montent.
Le ventre noué.
Une respiration courte.
Une envie soudaine de s'isoler.
Une agitation intérieure.
Une fatigue qui arrive brutalement.
Une hypersensibilité aux sons ou à la lumière.
Ces signaux ne permettent évidemment pas à eux seuls de conclure à un TDAH, un TSA ou une autre neuroatypie.
Mais ils peuvent devenir des indicateurs personnels de surcharge et de besoin d'ajustement.
Et apprendre à les reconnaître peut permettre d'intervenir plus tôt.
Avant le débordement.
Avant l'épuisement.
Avant le fameux :
« Je ne comprends pas ce qui m'arrive, mais je n'en peux plus. »
🦋 Et si le but n'était pas de retirer le masque ?
Peut-être que la métaphore du masque a ses limites.
Parce qu'elle laisse entendre qu'il existerait :
un faux soi
et
un vrai soi
qu'il suffirait de découvrir.
La réalité est probablement plus complexe.
Nous sommes constitués de plusieurs facettes.
Nous nous adaptons.
Nous évoluons.
Nous apprenons.
Nous construisons des stratégies.
Certaines nous protègent.
Certaines nous limitent.
Certaines sont devenues tellement automatiques que nous avons oublié pourquoi nous les avions mises en place.
Alors peut-être que l'objectif n'est pas de découvrir :
« Qui suis-je vraiment ? »
mais plutôt :
« Qu'est-ce qui, dans ma manière d'être, est choisi… et qu'est-ce qui est devenu automatique pour me protéger ? »
Cette question laisse beaucoup plus de place à la nuance.
🌱 Se démasquer doucement
Il n'est pas nécessaire de tout changer.
Un petit ajustement.
Une limite.
Une pause.
Une demande.
Un « non ».
Un environnement plus adapté.
Un moment où l'on s'autorise enfin à ne pas faire semblant.
Et peut-être qu'à force de petites expériences…
quelque chose se reconstruit.
Pas une nouvelle personnalité.
Pas une version « authentique » parfaite.
Mais une relation plus douce avec soi-même.
Le sentiment d'être enfin un peu plus chez soi dans son propre fonctionnement.
🧭 Ce que j'aimerais que vous reteniez
Le masking peut être une stratégie d'adaptation utile dans certains contextes.
Mais lorsqu'il devient permanent et coûteux, il peut participer à une expérience de fatigue, de déconnexion de soi ou de détresse.
Les recherches montrent des associations entre camouflage et santé mentale, tout en soulignant que ces relations sont complexes et ne permettent pas de réduire toute souffrance au masking.
Le diagnostic peut apporter une compréhension nouvelle.
Mais il ne donne pas automatiquement le mode d'emploi.
Après avoir compris pourquoi vous vous êtes adapté(e), il reste à découvrir comment vous pouvez désormais choisir davantage quand, pourquoi et pour qui vous vous adaptez.
Et peut-être que c'est cela, finalement, le début du démasquage :
ne plus chercher à devenir quelqu'un d'autre,
mais commencer à se rencontrer autrement.
📚 Pour aller plus loin
Camouflage: The Hidden Lives of Autistic Women — Sarah Bargiela & Sophie Standing
Un roman graphique fondé sur les recherches de Sarah Bargiela autour de l'autisme au féminin. Il donne à voir, à travers des témoignages et des situations concrètes, les mécanismes de camouflage et leurs conséquences. L'ouvrage est actuellement disponible en anglais.
La Différence invisible — Julie Dachez & Mademoiselle Caroline
Une bande dessinée particulièrement accessible pour découvrir le parcours d'une femme qui comprend tardivement son autisme. Elle permet notamment d'aborder la question du décalage entre ce qui est visible à l'extérieur et ce qui est vécu intérieurement.
Dans ta bulle ! Les autistes ont la parole — Julie Dachez
Un ouvrage qui donne la parole à des adultes autistes et aborde notamment le camouflage, les relations sociales, le travail et les normes auxquelles les personnes autistes sont confrontées.
L'autisme, autrement — Julie Dachez
Pour aller plus loin dans une approche de l'autisme à l'âge adulte qui croise recherche scientifique, vécus et réflexion sur l'environnement social. L'ouvrage aborde notamment le camouflage, la santé mentale, le genre et les enjeux liés à la neurodiversité.
🔬 Quelques références scientifiques
Hull, L. et al. (2017). “Putting on My Best Normal”: Social Camouflaging in Adults with Autism Spectrum Conditions. Journal of Autism and Developmental Disorders, 47, 2519–2534.
Hull, L. et al. (2019). Development and Validation of the Camouflaging Autistic Traits Questionnaire (CAT-Q). Journal of Autism and Developmental Disorders, 49, 819–833.
Cook, J., Hull, L., Crane, L. & Mandy, W. (2021). Camouflaging in autism: A systematic review. Clinical Psychology Review, 89, 102080.
Cage, E. & Troxell-Whitman, Z. (2019). Understanding the Reasons, Contexts and Costs of Camouflaging for Autistic Adults. Journal of Autism and Developmental Disorders, 49, 1899–1911.
Bargiela, S., Steward, R. & Mandy, W. (2016). The Experiences of Late-diagnosed Women with Autism Spectrum Conditions: An Investigation of the Female Autism Phenotype. Journal of Autism and Developmental Disorders, 46, 3281–3294.
🌿 Dans mes accompagnements, j'aide les personnes qui souhaitent mieux comprendre leur fonctionnement neuro-atypique, leur sensibilité et leurs mécanismes de suradaptation, et à expérimenter des stratégies plus respectueuses de leurs besoins.
L'objectif n'est pas de supprimer toute adaptation.
Il est de retrouver progressivement du choix, de la sécurité et une meilleure connaissance de soi.
⚠️ Cet article a une visée psychoéducative. Le masking n'est pas spécifique à l'autisme et son identification ne permet pas, à elle seule, de poser un diagnostic. L'accompagnement en sophrologie ne remplace pas un diagnostic ou un suivi médical, psychologique ou psychiatrique lorsque celui-ci est nécessaire.
💬 Et vous ?
Si vous avez longtemps eu l'impression de devoir « jouer le rôle » de la personne que les autres attendaient…
qu'est-ce que vous aimeriez aujourd'hui vous autoriser à faire différemment ?